Notes de lecture : Bernard Lietaer Au coeur de la monnaie

Penser autrement: 

  

 

 « Au cœur de la monnaie, systèmes monétaires, inconscient collectif, archétypes et tabous » Bernard Lietaer

Notes de lecture de Martine Graf

 

 

 

 

 

       Il y a 4.000 ans, la femme était vénérée pour sa capacité à enfanter et à nourrir ses enfants de son lait. L’archétype « Déesse Mère », présent dans l’inconscient des peuples, était associé à la terre et à la mère nourricières. Les sociétés matrifocales en vinrent à utiliser pour leurs échanges des monnaies évoquant l’archétype « Déesse Mère » : cornes d’abondance, coquillages à forme de sexe féminin par exemple.

        Puis il y eut une période de grandes sécheresses qui obligèrent les populations à se déplacer. L’archétype « Déesse Mère » fut refoulé au profit d’archétypes masculins : le guerrier d’une part, le magicien, prêtre ou scientifique d’autre part. Les femmes devinrent soumises aux hommes dans des sociétés patriarcales.L'image du féminin fut dévalorisée. Ce refoulement fit apparaître les ombres de l' archétype "Déesse Mère", qui sont la cupidité et la peur de la pénurie, caractéristiques typiques des systèmes monétaires de nos sociétés occidentales actuelles. Bernard Lietaer démonte ce mécanisme par une enquête très étayée sur le lien entre systèmes monétaires et archétypes.

         Il est important de comprendre le passé pour avoir une vision de l’avenir. En étudiant l’histoire, on voit que « des systèmes de monnaies sensiblement différents se manifestant selon que le féminin soit honoré ou non dans la société ». Lorsque le féminin est réprimé, les monnaies jouent en même temps le rôle d’échange et de réserve de valeurs. L’épargne est favorisée, notamment dans la distribution d’intérêts. Cette épargne tend à se concentrer chez un petit nombre d’individus et les investissements se font à court terme. C’est ce que Bernard Lietaer appelle les monnaies « yang ».

         Par contre quelques rares exemples dans l’histoire témoignent de sociétés avancées et prospères qui valorisent le féminin. Dans ces sociétés, il existait 2 types de monnaies parallèles : les monnaies « yang » servant aux échanges lointains ou importants, et des monnaies complémentaires « yin » qui servaient à favoriser les échanges locaux, qui étaient bien réparties à tous les niveaux de la société et n’étaient pas accumulées. Les investissements se faisaient sur le long terme en actifs productifs et non sous forme d’accumulation de monnaie.

         Dans notre société industrielle, le système de monnaie unique « yang » est tellement ancré qu’on le considère comme faisant partie de la nature humaine, or ce n’est pas le cas. Dans les musées, on ne trouve pratiquement que des monnaies « yang » en métaux précieux, tandis que les monnaies « yin », souvent  en matières périssables ou quelconques, ne sont pas exposées. Dans les histoires de la monnaie ne figurent que les monnaies « yang ». Bernard Lietaer comble ce manque en faisant une histoire des monnaies « yin ».

 

Le Moyen-âge central.

Un des cas développé est celui du Moyen-âge central, du X au XII e siècle, période de la « Première Renaissance ».

Cette époque est celle de la surestarie monétaire, qui est une taxe que l’utilisateur doit payer en fonction de la longueur du temps que la monnaie est gardée. Il existe de nombreuses monnaies locales qui sont renouvelées environ tous les 5 à 6 ans et échangées contre les anciennes moyennant une taxe. De ce fait, les monnaies circulaient beaucoup et ne se dévaluaient pas, engendrant la prospérité générale.

Parallèlement,  cette époque est aussi sous l’influence du culte de la Vierge Noire, conjonction des traditions païennes et chrétiennes, archétype de la Terre Mère, prenant dans ses bras l’enfant qui représente l’humanité.

Cette période est aussi celle de la construction des cathédrales, propriété du peuple, qui les finançait. L’Europe a connu alors une prospérité économique remarquable à tous les niveaux de la société, avec une expansion de la production agricole des petits producteurs locaux. Il y avait abondance de nourriture pour tous. La population a augmenté de façon impressionnante.

         D’autre part les femmes étaient beaucoup plus libres et indépendantes que par la suite. Elles pouvaient exercer des métiers reconnus et avaient accès à la propriété, à la culture, à l’art devenu florissant. C’est la naissance de l’amour courtois, qui est à l’origine de notre vision occidentale actuelle de l’amour. Il y avait de nombreuses femmes troubadours. Des femmes pouvaient jouer un rôle en politique, des abbesses diriger des monastères.

         En 1300 il y eut un  basculement de cette société lorsque l’Eglise décréta la Royauté de Droit Divin. C’est l’archétype masculin – trilogie Roi, Guerrier, magicien – qui reprit le dessus. En 1277, l’Eglise condamna l’amour courtois, les vierges noires furent  remplacées par des vierges blanches, la condition de la femme se dégrada. La prospérité céda la place à la pauvreté, à la pénurie et aux famines , qui caractérisent dans l’esprit de beaucoup de contemporains l’image du Moyen-Age.

 

L’exemple de l’Egypte »

         Dans l’ancienne Egypte, jusqu’à la colonisation romaine, il y avait aussi deux types de monnaies, une monnaie yang pour les échanges à longue distance, une monnaie yin pour les échanges locaux. La surestarie était plus sophistiquée qu’au Moyen-âge puisque ajustée constamment et intégrée sous forme de reçus de  dépôt de grains. L’Egypte était le grenier à grains du monde ancien. Le rendement des cultures était exceptionnel, jusqu’à 10 fois celui d’autres pays. Même les esclaves étaient bien nourris. Il y a même de premiers documents d’aide internationale fournie par l’Egypte aux pays en difficulté.

Les constructions étaient faites pour durer.

Le culte d’Isis, déesse de la fertilité,  dura 3.000 ans. C’est elle qui donna un statut indépendant aux femmes, un pouvoir semblable à celui des hommes. Souvent, c’était les femmes qui écrivaient les lettres d’amour et demandaient les hommes en mariage. Le contrat de mariage privé leur était souvent favorable.

Au Moyen-âge, les vierges noires étaient à l’origine issues du culte d’Isis

 

Actuellement

         Pour Bernard Lietaer, nous sommes dans une période de transition indéniable. Il y a aux USA  un tiers de la population qui voit ses valeurs changer au profit de valeurs « yin «  comme la préoccupation pour l’écologie, une pratique holistique de santé, un dépassement de la cassure entre le corps et l’esprit, un foisonnement de mouvements sociaux dont l’émancipation de la femme. Chez les scientifiques se développe la théorie du chaos.

         L’utilisation des monnaies complémentaires croît constamment ces dernières années et le crédit mutuel se développe.

         Il y a un retour impressionnant du culte de la Vierge Noire, un intérêt pour la culture ancestrale des Indiens Kogis. La crise écologique et épistémologique de l’Occident se caractérise par un retour à l’archétype de la Déesse Mère.

         Nous sommes au seuil d’un changement de conscience. Le mouvement des « Créatifs culturels » (29 % en 2.000) aux USA , prônant l’écologie de l’environnement et des relations interpersonnelles ne cesse de grandir d’année en année, face aux traditionnaliste et aux modernistes.Cette conscience nous permet de participer activement à ce mouvement de transition,  notamment par la création de monnaies complémentaires.

Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité le nouveau système de valeurs intègre autant de point de vues possibles. Il intègre l’ensemble des archétypes yin et yang. Cette révolution est si pacifique qu’elle passe même inaperçue pour l’instant !.