La sempiternelle et tragique histoire du Bien contre le Mal, un billet de Charles Eisenstein

Penser autrement: 

Juste avant de donner un conférence sur le thème "La Révolution, c'est l''amour", Charles Eisenstein a posté un billet dans son blog dont voici en gros la teneur :

 
Il y développe l'idée d'une politique préfigurative, qui se pratiquait notamment dans le mouvement Occupy, mais qui date en réalité de bien avant. Le principe en est que l'organisation et la tactique d'un mouvement militant doivent être en accord avec les valeurs de la société qu'il cherche à mettre en place. Si on veut éviter de reproduire les relations de pouvoir inégalitaires de notre société actuelle, on doit en premier lieu les éradiquer de nos propres organisations.  L'Histoire a démontré que jamais une révolution autoritaire n'a créé de société ouverte.

Dans cette même perspective, il est vain de vouloir créer de l'harmonie en polarisant des adversaires antagonistes, ce qui ne peut qu'accroître leur colère respective. Dès qu'un premier conflit aura été réglé, une autre cible sera identifiée pour externaliser le mal, puisque c'est ainsi que fonctionne cette culture dualiste: c'est la sempiternelle et tragique histoire de la guerre du Bien contre le Mal et des acteurs qu'il faut pour tenir ces rôles. Les Bons, c'est nous, les Mauvais c'est les autres. Et soit dit en passant, ça se passe sur le terrain tout comme à l'intérieur de nous-mêmes, avec ces zones d'ombre que chacun porte en soi et refuse de reconnaître.
 
On ne bâtira pas une société d'amour avec des moyens qui ne sont pas aimants. Ce qui veut dire que nous avons à étendre notre conception du politique.
 
 
 
L'amour se fonde sur un processus continu de pardon qui exige un engagement à partager la vérité de ce qui est, y compris la colère...sans pour autant perdre de vue l'idéal d'harmonie bienveillante que l'on poursuit car selon la manière et le ton, tout dire peut se révéler très contre-productif en matière de pardon ! 

 
Et ne pas oublier que le pardon ne saurait résulter d'une décision volontariste. Malgré ce que laissent accroire les bouquins sur le sujet, il ne suffit pas de décider de pardonner à X ou Y, et d'être d''une manière générale plus enclins à pardonner à l'avenir. Le pardon ne résulte pas d'une décision; ce genre de pardon volontaire aboutit en général à une sorte de contrefaçon qui n'est en fait rien d'autre qu'une forme plus ou moins subtile de manipulation, qui ne trompe personne d'autre que soi.
 
Exemple de dialogue intérieur : "Quoi, malgré ta décision de lui pardonner, tu es toujours fâchéE contre elle-lui ? VilainE, fais un effort. Bon, là c'est mieux, tu ne dois plus te sentir fâchéE. - Bon, d'accord, je sens que je lui pardonne, que je suis à nouveau d'accord avec moi-même." Mais ce que je viens d'acquérir là, c'est de la bonne conscience, et non pas du pardon. La colère est toujours là, enfouie, non reconnue et de ce fait doublement dangereuse.


Et même si le pardon était authentique, il serait pris en otage par l'obligation d'avoir bonne conscience, ce qui en prétériterait l'authenticité à l'avenir
 
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Et il en va de même au niveau politique. Sacrifier la liberté à la cause de la liberté, guerroyer pour la paix, concentrer le pouvoir pour défendre l'égalité ... tout cela c'est du pareil au même. C'était un des thèmes de prédilection d'Orwell dans 1984. Double message : L'amour c'est de la haine. La guerre c'est la paix. L'esclavage c'est la liberté.

C'est d'une révolution bien plus profonde dont nous avons besoin.Voilà ce que je voulais dire par "politique préfigurative". C'est une révolution des moyens, pas seulement des fins. Et oui, quand une révolution des moyens devient le nouvel objectif, on se retrouve à la case départ.

 
En fait, les vilains méchants qui détruisent notre planète ne sont pas vraiment des méchants vilains, mais les acteurs d'un récit dans lequel ils sont immergés, en oubliant qu'au fond, ils sont motivés par les mêmes besoins profonds que chacun de nous. C'est une des clés de voûte de l'inter-être. Et cela ne veut pas dire qu'il faille intégrer cette manière de voir dans nos  politiques actuelles, mais bien qu'une telle vision fera émerger des stratégies politiques et des tactiques complètement différentes qui - parce qu'elles seront enracinées dans la confiance - seront d'autant plus efficaces. On ne sait pas encore ce que seront ces stratégies et tactiques : elles ne seront vraisemblablement pas plus simples à mettre en place, et même au contraire. Il ne s'agit pas d'éluder des faits désagréables. Il se pourrait qu'il faille mettre sa vie en jeu en résistant physiquement aux bulldozers. Ou qu'il faille inventer différentes nouvelles formes de dialogue.
 
Une des grosses difficultés est d'éradiquer la conviction qu'il existe le Bien d'un côté, le Mal de l'autre, et que - puisque nous sommes composés de l'un et l'autre en différentes proportions, - il y a des gens qui dépassent la moyenne tolérable de "Mal" et qu'il faut donc s'unir entre "gens de bien" pour empêcher ces méchants de nuire et permettre à une société meilleure d'émerger.

Mais combien de fois  cette voie n'a-t-elle pas déjà été tentée ? Combien de fois l'Histoire ne nous a-t-elle pas déjà prouvé qu'en semant des horreurs au nom du bien, on ne fait que récolter des désastres dévastateurs ?