Dette, 5000 ans d'histoire de David Graeber

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Voici une lecture indispensable pour qui s'intéresse à l'économie et aux alternatives qu'il nous revient d'inventer, notamment les monnaies complémentaires. L'auteur se décentre de la question de la monnaie pour voir le problème sous la perspective de la dette; il montre que le système de crédit (et non pas le troc !!)  a précédé la naissance de la monnaie (toujours liée à la guerre....) et que la dette structure toujours à la fois nos systèmes économiques et nos rapports sociaux. Il raconte l'histoire du capitalisme non pas comme celle de la destruction graduelle des communautés traditionnelles par le pouvoir impersonnel du marché, mais bien comme celle de la conversion d'une économie du crédit en économie de l'intérêt fondée sur l'impératif moral du profit. Passionnant.

Attention : à lire si possible en anglais,  la traduction française rend la lecture de certains enchaînements de pensée un peu ardue....

 

David Graeber (né le 12 février 1961) est un anthropologue et militant anarchiste américain,  L'une des figures de proue du mouvement Occupy à New York en 2011, Il enseigne aujourd'hui à la London School of Economics.

 

 

 

 

Extraits : 

"Dans notre pays nous sommes humains! dit le chasseur. Et puisque nous sommes humains, nous nous entraidons. Nous n'aimons pas entendre quelqu'un dire merci pour cela. Ce que j'ai aujourd'hui, tu peux l'avoir demain. Ici, nous disons qu'avec les cadeaux on fait des esclaves et qu'avec les fouets on fait des chiens." Freuchen, Le Livre de l'Esquimau, 1961 p.154 ... Loin de se voir comme un humain parce qu'il peut faire des calculs énonomiques, le chasseur affirme qu'on est véritablement humain quand on refuse de faire ce genre de calcul, de mesurer ou de garder en mémoire qui a donné quoi à qui, justement parce que ces comportements vont inévitablement créer un monde où nous allons entreprendre "de comparer puissance à puissance, de les mesurer et de les calculer", et de nous réduire mutuellement à l'état d'esclaves ou de chiens par la dette.

...pourquoi, par exemple, qualifions-nous le Christ de "rédempteur"? Au sens premier, la "rédemption", c'est l'acte de racheter quelque chose, ou de récupérer ce qui a été donné en gage pour un prêt ; d'acquérir quelque chose en remboursant une dette. Il est assez frappant de constater que le noyau même du message chrétien, le salut, le sacrifice du fils de Dieu pour sauver l'humanité de la damnation éternelle doit se couler dans la langue d'une transaction financière.(pp. 98-99​)

 

Une dette n'est donc qu'un échange qui n'est pas allé jusqu'au bout. (...)partir du postulat que toute interaction humaine doit être par définition une forme d'échange, puis se livrer à toutes les contorsions intellectuelles nécessaires pour le prouver ? Le postulat est faux. Toutes les interactions humaines ne sont pas des formes d'échange. Seules certaines le sont. L'échange incite à une conception particulière des rapports humains. Parce qu'il implique l'égalité, mais aussi la séparation. C'est précisément quand l'argent change de mains, quand la dette disparaît, que l'égalité est restaurée et que les deux parties peuvent se quitter et n'avoir plus aucun rapport entre elles. La dette, c'est ce qui se passe dans l'entre-deux : quand les deux parties ne peuvent pas encore se séparer, parce qu'elles ne sont pas encore égales. (pp. 148-149)

 

Pour la plupart des gens qui s'efforçaient de rester à l'écart du système judicicaire aussi énergiquement qu'ils évitaient d'être mêlés aux affaires des soldats et des criminels, la dette restait le tissu même de la sociabilité. Mais ceux qui passaient leur vie professionnelle dans les enceintes du pouvoir et des grandes maisons de commerce ont commencé, peu à peu à développer un point de vue très différent, où c'était l'échange de pièces de monnaie qui était normal et la dette qui paraissait teintée de criminalité. (p.400)