Charles Eisenstein avant le New Story Summit de Findhorn

Penser autrement: 

A propos du New Story Summit de Findhorn, Charles Eisenstein reprend la critique d’une de ses amies qui se demande si de conférence en conférence, on ne finit pas par se jeter mutuellement de la poudre aux yeux en ne faisant rien d’autre que faire du neuf avec du vieux … au lieu d’agir sur le terrain.  La forme du congrès, la succession des orateurs, les temps de parole mesurés.... Les messages les plus provocants seront limités à 20 minutes de parole par personne. … tout ça, on connaît !  Et puis, celles et ceux qui se déplacent pour de telles conférences sont un public déjà largement assez informé des alternatives et qui dispose déjà de toutes sortes d’outils.

 

Mais alors quoi ?  Si ce n’est ni le problème ni les solutions, qu’est-ce qu’on vient chercher à Findhorn ? Ne chercherions-nous pas justement à comprendre sur quoi repose notre incapacité à mettre en œuvre ces solutions ?  ou, à un niveau personnel, à les vivre pleinement,  à nous y fier profondément, et à nous appuyer sur elles dans un monde qui nous perçoit comme des "timbrés" ?

 

 "Des rencontres comme le Sommet du Nouveau Récit me servent au moins à  recharger l’optimisme dont j’ai besoin pour poursuivre mon travail. Il se peut effectivement que j’y trouve des outils et des concepts utiles, mais pour moi, le principal avantage c'est d'être branché sur le terrain que ces rassemblements génèrent. Tout seul, au contact de la laideur et du désespoir, des destructions, de l'injustice et de la brutalité ambiante, je ne parviens pas à soutenir la foi qui me porte. Je perds de vue ce à quoi je veux servir. J'ai besoin d'une sangha,  d’une communauté qui se mette au service de ce que nous appelons le Nouveau Récit, et dont l’existence me confirme que je n’agis pas en vain."

 

 

suite :

Certains disent :  "Assez parlé! Agissons. Soyons le changement... etc.." Et d'un autre côté, reconnaissons qu'on ne peut pas se passer de parler. Il faut parler en sachant que certains mots pèsent plus lourd que d'autres selon qui les prononce : la limite entre parler et agir n'est pas toujours évidente à tracer. En l'occurrence, les mots que prononce un Barack Obama sont plus que des mots, par le fait qu'ils sont attachés aux leviers du pouvoir: rien à voir - apparemment -avec les mots dénués de pouvoir d'un groupe de gens qui discutent dans un village du nord de l'Ecosse. Et pourtant, je vais expliquer pourquoi je pense que cette différence est illusoire, et pourquoi il se peut que la réalité soit bien différente de ce qu'on pourrait croire.


 

Comment fonctionnent  ces «leviers du pouvoir" ? Pourquoi les mots d'un président, d'un patron, ou d'un gradé militaire se traduisent-ils par des effets palpables dans le monde matériel? Parce que leurs mots sont contenus dans un système de conventions, de perceptions communes et d'acceptions communes de sens. Ils tirent leur pouvoir du récit dans lequel ils s'insèrent; le récit, dans le cas d'Obama, c'est ce que nous appelons «l'Amérique», «le Président», etc. Hors de ces récits, ses mots ne seraient que paroles en l'air.


 

Malgré son apparente puissance et son pouvoir de médiatisation, l'élite mondiale se montre étonnamment incapable d'infléchir sa ligne de conduite actuelle. Les choix d'investissement opérés par une banque doivent impérativement générer des profits significatifs pour les actionnaires, quelles que soient les opinions personnelles et les préférences du banquier. Et dans le domaine de la politique, on ne peut que constater encore et encore comment les politiciens de gauche, quand ils arrivent au pouvoir, adoptent les mêmes politiques néolibérales que leurs prédécesseurs de droite. C'est toujours la même histoire ! Toute personne qui tente de changer le système lui-même se verra bientôt écartée du pouvoir.


 

Le type de changement radical dont nous avons besoin pour transformer notre monde ne peut pas venir de l'intérieur du récit qui a créé le monde que nous connaissons aujourd'hui. Il ne peut pas venir de ses fonctionnaires. Il ne viendra que d'un autre récit, ce "nouveau récit" qui est au coeur de notre rencontre (même si à bien des égards, il n'est pas nouveau du tout ...) Des événements comme le Sommet du Nouveau Récit rassemblent différents des conteurs d'un monde différent. Et c'est dans des lieux comme celui-ci, et non pas dans les couloirs du pouvoir, que le vrai changement commence.


 
Nous n'allons pas nous contenter de passer quelques jours ensemble à philosopher en vain et rentrer à la maison inchangés. Ces rassemblements nous renouvellent, nourrissent notre travail, et lui donnent un cadre plus large dans lequel il prend tout son sens. Un récit donne sens et structure la créativité humaine.

 

Cette conférence va sortir des limites habituelles du genre : fracture entre intervenants et auditeurs, pression du temps, etc. Mais on ne peut se contenter de balancer toutes les règles. Il en faut, mais de nouvelles. Lesquelles? On ne peut qu'explorer dans la pratique. Le Sommet pour un Nouveau Récit proposera à cet effet un grand nombre de techniques innovantes comme l'open espace, du temps vide, la participation libre et consciente aux frais etc...


Un des organisateurs me disait que peut-être tout cela pouvait sembler finalement assez présomptueux. Que peut-être le Sommet était guidé par des forces qui dépassent largement notre conscience humaine. Après tout, Findhorn est le théâtre d'une longue histoire de co-création entre l'homme et la terre. Il se pourrait que cette conférence ait été appelée par le lieu, que c'est la Terre qui la guidera et que notre responsabilité de présentateurs ou de  participants se bornera à nous mettre à l'écoute de la volonté du lieu et de nous incliner profondément  à son service.


 
Je ne pense pas être le seul à se sentir lassé par la "parade des intuitions géniales" que l'on fait défiler en essayant d'impressionner les autres. Tous les gens à qui j'ai parlé, y compris et surtout les organisateurs, estiment que le but de ce Sommet est sacré. Il se peut que nous cédions à de vieilles habitudes de culte de l'ego dans une réunion qui porte les empreintes structurelles du Vieux Récit, mais nous sommes aussi les porteurs d'un désir sincère de les pousser de côté pour mieux nous mettre au service de ... la guérison de notre planète ... du nouveau et à la fois très ancien récit sur lequel nous pourrons construirons un monde plus beau.