Un monde magnifique d'abondance, par Charles Eisenstein

Penser autrement: 

Charles Eisenstein : Un magnifique monde d’abondance

Charles-Eisenstein

Charles Eisenstein suggère que si nous parvenions à nous libérer de cette sensation – toute artificielle – de pénurie généralisée, nous pourrions répondre à tous nos réels besoins émotionnels et spirituels.


Notre vie moderne est essentiellement caractérisée par la notion de rareté. Sur cette planète, un enfant sur cinq souffre de la faim. Nous nous battons pour des ressources en voie de raréfaction comme le pétrole. Nous avons épuisé les populations de poissons de nos océans, et les réserves d’eau claire de nos sols. Un peu partout, la rareté de l'argent force les populations et les gouvernements à réduire leurs capacités et à agir avec moins de moyens.  Rares sont ceux qui pourraient encore nier que nous vivons dans une ère de raréfaction des ressources. Pour la majorité, il serait même dangereux de le faire.

 

Pourtant, il n’est pas difficile de voir que toute cette pénurie ressentie est artificielle pour sa plus grande part. Prenez par exemple la pénurie alimentaire: d'énormes quantités de nourriture sont gaspillées dans le monde occidental, selon certaines estimations jusqu’à 50% de la production. De vastes étendues de terres sont consacrées à la production d'éthanol; des surfaces plus vastes encore sont consacrées au gazon, numéro un de la culture irriguée aux Etats-Unis ! Alors que les terres consacrées à la production alimentaire sont cultivées à coup de méthodes intensives soutenues par la chimie et des machines, ce qui les rend au final moins productives à l’hectare que  l'agriculture biologique et la permaculture, intensives, elles, en main-d'œuvre.


La rareté des ressources naturelles est elle aussi un effet de notre système. Non seulement nos méthodes de production reposent-elles sur un fort gaspillage, mais une grande partie de ce qui est produit ne contribue guère à augmenter le bien-être des humain. Des technologies de production (par la conservation, le recyclage et les énergies renouvelables) restent largement sous-développées. En fait, sans devoir consentir à aucun sacrifice réel, nous pourrions vivre dans un monde d'abondance.

 

C’est sans doute dans le domaine de la monnaie  que le caractère artificiel de la rareté est aussi évident. En ne prenant que l’exemple de la nourriture, on voit bien à quel point  la plupart des manques matériels sur cette planète ne proviennent pas du manque de matière tangible mais bien de monnaie pour les produire et les échanger. Et ironie du sort, s’il est une chose que nous pouvons produire en quantités illimitées, c’est bien la monnaie ! Aujourd’hui, ce sont de simples bits informatiques. Et pourtant, le processus de création monétaire en place contient  intrinsèquement sa rareté, ce qui entraîne une tendance à la concentration de la richesse, et signifie par conséquent surabondance de monnaie pour certains et rareté pour les autres.


Et il semble que même la richesse ne protège pas du sentiment de rareté. Une étude de 2011 portant sur les super-riches conduite par le Centre de Boston College sur la Richesse et la Philanthropie a sondé la conception de la richesse de ménages ayant un revenu annuel de 25 millions $ ou plus (certains beaucoup plus - la moyenne était de 78 millions $ US). Étonnamment, à la question : vous sentez-vous en sécurité financière ?, la plupart des répondants ont répondu non. Combien faudrait-il pour atteindre cette sécurité ? En moyenne, il semblerait qu’il faille à tous 25% de plus que leur fortune actuelle...

 

Donc si quelqu'un disposant d’une fortune de 78 millions de dollars est sujet à un sentiment de pénurie, il devient évident que ce sentiment prend racine beaucoup plus profondément que dans l'inégalité économique. Ces racines ne se trouvent nulle part ailleurs que dans notre «histoire du monde». La rareté est à l’origine de notre ontologie, de notre conception de nous -mêmes et de notre cosmologie. A partir de là, elle infiltre nos institutions sociales, nos systèmes  et notre expérience de la vie. Nous sommes à tel point immergés dans cette culture de la rareté que nous la prenons pour la réalité.


La forme la plus répandue de rareté - et la plus usante - est celle du temps. Les populations dites «primitives» ne connaissent pas le manque de temps. Elles ne comptent pas leurs jours, leurs heures ou leurs minutes. En fait, elles ne disposent même pas du concept d'heure ou de minute. «Leur monde est intemporel», explique Helena Norberg-Hodge en décrivant le  Ladakh rural.  J'ai lu des histoires racontant la vie de Bédouins heureux qui passent leur temps à regarder le sable s’écouler, des Pirahã de l'Amazonie entièrement absorbés par la vue d’un bateau apparaissant et disparaissant à l'horizon pendant des heures, d’autochtones assis et contents de littéralement regarder l'herbe pousser. Cette forme de richesse est quasiment inconnue pour nous.

 

Le temps rare est intégré dans notre Histoire des sciences, qui vise à mesurer toutes choses et rend de ce fait toutes choses finies. La science limite notre existence à une seule chronologie biographique, la durée finie d'un Soi séparé.


Et le manque de temps attire la rareté de la monnaie. Dans un monde de concurrence, on peut à tout moment faire plus pour avancer. A tout moment, vous pouvez choisir d'utiliser ou non votre temps de façon productive. Notre système monétaire incarne parfaitement  la notion du Soi séparé: "Plus pour toi, c’est  autant de moins pour moi". Dans un monde de pénurie matérielle, on ne peut jamais se permettre de se reposer à l'aise. Et c’est plus qu'une simple croyance ou perception : la monnaie telle qu'elle existe aujourd'hui n’est pas, comme certains l’affirment, "juste de l'énergie"; en tous cas ce n’est pas une énergie neutre. On en manque toujours. Quand on crée de l'argent en tant que dette portant intérêt, comme le fait notre système, il y aura toujours et nécessairement pénurie,  puisqu’on ne crée pas l’argent de l’intérêt. Nos systèmes reflètent nos perceptions collectives.

 

"Plus pour toi, c’est  autant de moins pour moi" est l’axiome de base de la séparation. Vérité  dans une économie monétaire concurrentielle, mais mensonge dans les cultures du don précédentes dans lesquelles, en raison du partage généralisé qui était la règle, plus pour toi signifiait plus pour moi. Le conditionnement à la rareté touche bien au-delà du domaine économique, se manifeste sous forme d'envie, de jalousie, de surenchère, de compétitivité sociale et plus encore. La pénurie de monnaie découle à son tour de la rareté d'amour, d'intimité et de connexion. L'axiome fondamental de l'économie ne dit pas autre chose : les êtres humains seraient mus par le seul désir de maximiser rationnellement leur intérêt personnel. Cet axiome est une déclaration de séparation et, j’ose l’affirmer, de solitude.

 

Tout le monde cherche à maximiser son profit personnel, chacun n’a pour but que soi-même. Tu es seul. Et pourquoi cela semble-t-il si juste, au moins aux yeux des économistes ? D’où viennent donc cette perception et ce sentiment de la solitude ? En partie, de l'économie monétaire ambiante elle-même, avec ses produits standardisés impersonnels, coupés de leur matrice relationnelle d’origine, et qui remplace les choses que les gens font pour eux-mêmes et leurs propres communautés par des services professionnels rémunérés. Comme je le décris dans mon livre Economie sacrée*, la communauté se tisse avec des dons. Des dons de toutes natures créent des liens, car un don génère de la gratitude : le désir de donner en retour ou de donner plus loin. Une transaction monétaire, en revanche, termine le lien dès lors que les marchandises et les liquidités ont changé de mains. Les deux parties se séparent et vont chacune leur chemin.

 

La pénurie d'amour, d’intimité et de connexion sont elles aussi inhérentes à notre cosmologie, qui voit l'univers comme un assemblage de briques génériques qui ne sont que des choses dépourvues de sensibilité, de but ou d'intelligence. D’où aussi le patriarcat et ses collatéraux, la possessivité et la jalousie. Si l’abondance ne devait se révéler que dans un seul domaine sur cette Terre, cela devrait être dans celui de l'amour et de l'intimité, sexuelle ou non. Nous sommes si nombreux ! Plus que dans quelque autre domaine, l'artificialité de la rareté est ici très claire. Nous pourrions vivre au Paradis.

 

Dans les ateliers qu’il m’arrive de diriger, je propose parfois un exercice qui demande aux participants de se regarder mutuellement dans les yeux de façon prolongée. Après quelques minutes et la disparition d’un certain malaise initial, la plupart des gens ressentent une douce et ineffable intimité, une connexion qui traverse toutes les poses superficielles et faux-semblants qui caractérisent nos interactions quotidiennes. Ces attitudes sont bien plus fragiles que ce que l’on pense  - elles ne tiennent pas au-delà d'une demi-minute de regard réel, ce qui explique probablement pourquoi il est considéré comme impoli de soutenir le  regard quelqu’un pendant plus de quelques secondes. Voilà typiquement toute l'intimité que nous nous octroyons. Voilà toute la richesse que nous acceptons de gérer actuellement. Parfois, à la fin de l’exercice, je fais remarquer au groupe: "Est-ce que vous vous rendez compte que tout ce bonheur est là, à disposition tout le temps, à moins de 60 secondes consécutives, mais que nous passons des années et des années à nous en passer? Si on vivait ça tous les jours, est-ce que les gens auraient toujours envie de faire du shopping? de boire? de parier ? de tuer? "

 

A quelle distance de nous se trouve en réalité ce monde plus beau dont nos cœurs savent qu’il est possible? En fait il est tout près de nous !
Au-delà des besoins de survie de base, quel autre besoin essentiel  un être humain a-t-il que d'être touché, tenu, soigné, vu, entendu et aimé? Faisons l’inventaire de tout ce que nous consommons d’inutile et de futile pour compenser ces besoins non satisfaits : Combien d'argent, quelle quantité de pouvoir, combien de contrôle sur d'autres personnes faut-il pour répondre au besoin de connexion? A partir de combien est-ce que cela suffit ? Comme le révèle l'étude du Boston College, rien ne suffira jamais. Souvenez vous-en, la prochaine fois que vous penserez que c’est la cupidité humaine qui coupable des malheurs de Gaia.

 

Et à chaque aspect de la pénurie sur notre planète correspond une sorte d'excès obscène : la faim côtoie l'obésité; la sécheresse, les inondations; les pénuries d'énergie, la débauche des déchets gaspillés; la solitude va de pair avec l’hyper-réseautage virtuel; la dette écrasante avec d'énormes réserves bancaires excédentaires;  l’urbanisation galopante avec le rétrécissement de l'espace public. Je pourrais continuer à l’infini,  en mentionnant toutes ces pénuries qui sont devenues tellement normales dans notre société qu’on ne les remarque même plus: pénurie d'attention; pénurie de jeu; pénurie d'écoute; pénurie d’obscurité et de calme; pénurie de beauté.( …)

 

En voyant nos centres commerciaux et autres grandes surfaces,  parkings et garages, immeubles industriels et administratifs, toutes constructions érigées sur un modèle optimum de coût-efficacité, je me demande: "A-t-il donc fallu 5000 ans d’architecture, pour en arriver là ? " C’est exactement l'expression physique de notre idéologie scientifique: seul le mesurable est réel. Nous avons maximisé notre production de ce qui est mesurable au détriment de tout ce qui est qualitatif : le sacré, l'intimité, l'amour, la beauté et le jeu.


Combien faut-il de laideur pour compenser un manque de beauté ? Combien de films d'action pour compenser un manque d'aventure? Combien faut-il regarder de films de super-héros pour compenser l'expression de notre grandeur atrophiée ? Combien de pornographie pour répondre au besoin d'intimité? Combien de divertissement pour remplacer l’absence de jeu ? Il en faut une quantité infinie. Que du bonheur pour la croissance économique, mais mauvaise nouvelle pour la planète. Fort heureusement, notre planète n’en supportera pas beaucoup plus, ni notre tissu social ravagé. Nous en aurions presque fini avec l'âge de la rareté artificielle, si seulement nous pouvions lâcher les habitudes qui nous y retiennent .

 

De notre immersion dans la rareté naissent les habitudes de pénurie. De la rareté du temps naît l'habitude de se dépêcher. De la rareté de la monnaie naît l’avidité. Du manque d'attention vient l'habitude de se donner en spectacle. De la pénurie de travail porteur de sens vient la paresse. De la rareté d'acceptation inconditionnelle vient l'habitude de la manipulation. Qui s’étonnera encore que nous fassions des ravages sur cette planète?

Charles Eisenstein,net

* Sacred Economics

Source : Resurgence & Ecologist

traduction : Camille Bierens de Haan – association EcoAttitude