Le RBI, et ce qu'il y a autour

Penser autrement: 

Lors du First du 8 mars, j'ai eu l'honneur d'ouvrir les feux. Voici la trame de mon texte, sachant que la consigne était de ne pas dépasser 10 min. de parole... :

 

Bonsoir,

je ne vais pas vous parler du RBI, mais de ce qu’il y a autour. Je vais assurer le hors d’œuvre, le plat de résistance, ce sera pour mes collègues !

Disons d’emblée que le RBI n’est pas une mesure d’assistanat social comparable au RMCAS  à Genève ni au salaire minimum : le RBI se situe dans un changement de paradigme. Il requiert une véritable Transition intérieure. Devons penser autrement, notamment 4 éléments majeurs du décor:

  • la conscience du temps,
  • la conception de soi,
  • notre rapport à l’argent,
  • et au travail.

Le temps et l’échelle

Pour nous, les humains, le temps est en train de devenir court. Arrivés il y a 200'000 ans, sur biosphère 4,5 Ma années à Début 4ème révolution industrielle. Agriculture, industrie (machines), informatique, robots.
Nous sommes devenus aujourd’hui la contrainte géologique dominante devant toutes les autres forces géologiques et naturelles qui avaient prévalu jusque là sur la planète. Notre  mode de vie, fondé sur des croyances et des habitudes et consolidé par tout un système économique, social et culturel détruit les conditions mêmes de la vie sur Terre. Nous devons comprendre que nous sommes désormais une espèce menacée au même titre que toutes les autres formes de vie sur la planète Terre et avons donc intérêt à lever les yeux de nos petites affaires, à envisager de nous décentrer de nos problématiques de confort personnelles, cantonales ou même nationales ainsi que de nos résistances ancestrales au changement ainsi que surtout comprendre l’envergure des changements requis.

Les écogestes, c’est bien, mais ça ne suffit plus ! Il nous reste désormais une petite génération pour trouver comment réorienter notre navire et échapper à l’effondrement.  Rappelons-nous que pour faire passer l’AVS – qui nous paraît aujourd’hui une évidence - il a fallu trois initiatives et 28 ans de lutte avant que la Loi fédérale ne soit adoptée en 1948…

 

La conception de soi

Et voilà qu’au moment où nous devons affronter ce monde en mutation, où l’on aurait besoin de voir large et profond et généreux et visionnaire en cessant de confondre l’être et l’avoir… en oubliant le Bien commun au profit des profits et du repli sur soi.(Taleb), au moment où justement on aurait besoin d’une vaste homodiversité , la publicité continue à nous laver le cerveau pour nous persuader de consommer et on nous faire croire à l’importance des intérêts personnels de l’Homo oeconomicus égoïste et calculateur que nous serions, obsédé par son apparence, sa productivité et sa sécurité individuelle… Je cite Bruno Latour :

Pas de chance vraiment : il faut affronter le monde avec un humain réduit à un tout petit nombre de compétences intellectuelles, doté d’un cerveau capable de faire de simples calculs de capitalisation et de consommation, auquel on attribue un tout petit nombre de désirs …. Au moment même où il faudrait refaire de la politique, on n’a plus à notre disposition que les pathétiques ressources du « management » et de la « gouvernance ».
Bruno Latour Face à Gaïa p. 143   

Haut les cœurs, nous sommes des êtres créateurs potentiellement formidables. Voyons notre interdépendance avec les autres et la Nature et la puissance de vie que cette nouvelle conception de Soi recèle, cessons de nous  laisser enfermer dans ce rôle de consommateurs angoissés avides de pouvoir personnel.

Nous n’avons collectivement jamais été aussi riches et puissants alors que la pauvreté humaine et la destruction de la nature gagnent du terrain partout.

 

Parlant de pauvreté, voyons un de ses agents : L’argent, la monnaie

La principale fonction de la monnaie, sa justification historique, est de faciliter l’échange et l’activité entre les êtres humains en permettant de mesurer les biens et les services et de créer un espace de confiance pour les échanges. Or cette fonction première est aujourd’hui gravement mise en cause.

  • la fonction principale de la monnaie a dérivé vers  le stockage de valeur et l’exercice du pouvoir. Les capacités d’échange ont été artificiellement limitées par les politiques monétaire et de crédit au profit de l’accumulation de capital, par les fameux 1% qui gèrent les 99% de la richesse mondiale.
  • Et d’autre part, nous avons développé une représentation monétaire de la richesse avec pour résultat que l’on préfère accumuler des chiffres sur un bordereau de banque plutôt que de faire croître le niveau de santé, d’éducation, de culture, la qualité des biens et services, …

Dans un monde où l’on a pris l’habitude de sanctionner tout échange par un « paiement » (alors que souvenez-vous, au départ, tout est donné ! la Nature donne, les parents donnent ….), on a tout transformé en marchandise, tout se vend, tout s’achète, du corps humain, à la terre, jusqu’à la Nature elle-même qui est cotée en bourse !  La monnaie est devenue aussi indispensable à la vie que l’air et l’eau. La monnaie devrait donc être considérée comme un bien commun de l’humanité, et distribuée en conséquence sous le contrôle de ses usagers.

Or il faut savoir comment elle se crée, la monnaie : partout dans le monde occidental, le pouvoir de la création monétaire a été remis en mains privées, à savoir aux banques commerciales, qui créent la monnaie ex-nihilo sous forme de crédit et réclament des intérêts sur ce qu’elles nomment un « prêt ». Mais comme elles ne créent pas les montants des intérêts, il reste aux emprunteurs à les trouver ailleurs, ce qui entraîne l’obligation de croître en affaires, ou de couper des arbres et puiser dans les ressources naturelles, …ou de prendre de nouveaux crédits pour rembourser les intérêts de l’ancien… Et voilà comment la destruction de notre monde est programmée dans notre système économique lui-même.

Et sans parler de ceux qui prônent la croissance économique comme solution au problème !

Une réappropriation citoyenne de la monnaie et de sa répartition serait une mesure capable d’arrêter le massacre. Le RBI en partie conjugué aux monnaies locales pourrait être le bon outil pour enrayer cette spirale infernale.

 

Travail Activité Emploi

D’abord, il ne faut pas confondre travail, activité et emploi : rappelons que l’emploi est d’abord une relation sociale, alors que l’activité est ce qui donne sens à la vie humaine. Le mot travail lui est biaisé, car trop souvent on parle du travail que l’on a, alors qu’il faudrait parler de celui que l’on fait…

Le travail salarié régresse, c’est un fait ; et la première raison en est que le patronat, pour les raisons citées plus haut, veut réduire au maximum tous les éléments de coût du travail. A quoi s’ajoute la pression des fonds de pension (qui doivent maximiser le profit de leurs actionnaires, vous … nous…) Résultat : La rémunération du capital ne cesse de s’accroître à l’inverse de la rémunération du travail. Et aujourd’hui les coûts humains et financiers de la souffrance au travail explosent : perte de sens, pression croissante sur les travailleurs, dépressions, exclusions etc. Demandez aux patrons d’entreprise et aux services de santé publique et voyez l’augmentation de nos primes d’assurance maladie ! 

Deuxième cause de régression de l’emploi : la mécanisation des tâches répétitives. On continue à parler de retour à l’emploi, de sortie de crise et de croissance économique comme si on ne voyait pas la révolution techno-numérique qui est en marche. Avec l’arrivée de l’informatique, de l’automatisation et bientôt des robots, tout indique que les êtres humains seront bientôt obsolètes pour réaliser les tâches répétitives nécessaires au fonctionnement aussi bien de l’agriculture, de l’industrie que de certains services. Et si plus d’emploi, plus de salaires, donc plus de pouvoir d’achat, donc plus d’échanges économiques possibles… On va vers des bouleversements majeurs de la vie collective dans le courant des 20 prochaines années.

Le problème n’est donc plus de chercher à résorber le chômage ni de stigmatiser les individus pour leur manque d’enthousiasme à participer à ce chantage à l’existence. C’est  l’ensemble du contrat social qui est à revoir : il s’agit de trouver comment rompre avec la société du travail obligé en instaurant une « société de la multiactivité » (André Gorz) dans laquelle les sujets pourraient avoir, en même temps une sécurité financière et une autonomie par rapport aux emplois fixes. …En fait comment garantir à tous un revenu continu pour un travail discontinu, garantissant à tous des périodes où l’on ferait des choses qui n’ont pas de valeur du point de vue marchand…. mais qui sont pourtant indispensables à la santé d’une société, comme l’éducation des enfants, l’accompagnement des personnes fragilisées, le bénévolat associatif, la création artistique….

 

 

La tâche est immense. Quelques experts – pour brillants qu’ils soient – nous éclaireront mais n’y suffiront pas. L’ensemble de la société civile doit s’y mettre. Une économie sociale, collaborative, d’activités solidaires et d’échange de pairs à pairs, est la seule alternative possible à une société de pauvreté généralisée et de violence sociale omniprésente. Et pour cela, nous devons inventer, expérimenter, tester divers dispositifs et faire jouer l’intelligence collective.

Nous devons donc dégager du temps, de l’intelligence et de la force de travail pour relever ensemble le défi. Au lieu d’envoyer les gens gâcher du papier à écrire des lettres des postulation sans espoir, d’entretenir d’énormes bureaucraties à dispenser une assistance sociale humiliante, de disperser des motivations à servir la collectivité dans de désespérants travaux inutiles, ne ferait-on pas mieux de donner à tous les moyens de vivre et d’enclencher un gigantesque effort collectif et volontaire de construction d’une société meilleure ?

Pour tirer le meilleur de l’être humain, il faut lui laisser alterner les périodes de production et de jachère. Il faut le laisser libre de se connecter à ses motivations profondes et à ses intuitions. Les sciences humaines ont déjà démontré que les performances des étudiants et des chercheurs sont largement meilleures quand on les laisse travailler sans contrainte ni obligation de résultat.

Il sera sans doute difficile de se mettre tous d’accord sur LA bonne solution, mais il est au moins une mesure que nous pourrions vouloir prendre collectivement, c’est celle de nous donner le temps et les moyens suffisants pour y réfléchir et expérimenter. Le RBI n’est peut-être pas la panacée définitive qui résoudra tous les problèmes, mais ce serait un geste concret d’expression de notre conviction que nous pouvons inventer ensemble un avenir possible.